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Infarctus : les femmes en première ligne

Longtemps pensée par et pour les hommes, la médecine continue de révéler de profondes inégalités entre les sexes. En cardiologie, ces différences prennent un tournant particulièrement inquiétant : les femmes restent les grandes oubliées du diagnostic et de la prévention. Conséquence ? Un risque de décès deux fois plus élevé en cas d’accident cardiaque. Rencontre avec le Dr Benoît Lequeux, cardiologue au CHU de Poitiers et ambassadeur du « Bus du Cœur des Femmes ».

Doctopress
Publié le 31/03/26
Temps de lecture 4 min

Les maladies cardiovasculaires représentent la première cause de mortalité chez les femmes, loin devant le cancer du sein, alors qu’elles sont perçues comme essentiellement masculines. Comment expliquer un tel décalage ?

Dr Benoît Lequeux – Nous payons un retard historique dans la prise en charge cardiovasculaire des femmes. Je me souviens qu’il y a plus de vingt ans déjà, lors d’un congrès aux États-Unis où étaient réunis plus de 3 000 cardiologues, Hillary Clinton nous avait reproché de ne pas nous occuper assez des femmes, de ne pas faire suffisamment de prévention. Malheureusement, la situation n’a pas tellement changé depuis, et les inégalités persistent. Les femmes sont moins dépistées, moins informées des risques et continuent d’être prises en charge plus tardivement que les hommes.

Avec des conséquences dramatiques…

B.L. – Absolument, car si on ne fait pas de prévention, on a automatiquement des maladies plus graves, qu’il s’agisse d’un infarctus du myocarde ou d’un AVC. Chaque jour en France, 200 femmes meurent d’un accident cardiovasculaire, une trentaine d’un cancer du sein et seulement deux à la suite d’un accident de la route. C’est dire l’ampleur du problème.

Les femmes ont des facteurs de risque spécifiques qui les exposent davantage aux maladies cardiovasculaires. Quels sont-ils ?

B.L. – Chez les femmes, il y a un facteur hormonal très puissant qui peut être à la fois protecteur, mais aussi favoriser les maladies cardiovasculaires. Je m’explique : on dit que les femmes sont protégées par leurs hormones, et c’est vrai. Mais à partir de la ménopause, ces hormones ne les protègent plus et leur risque cardiovasculaire rejoint – et même dépasse – celui des hommes. S’y ajoutent d’autres facteurs de risque propres aux femmes : la prise de pilules œstroprogestatives, certaines maladies comme le syndrome des ovaires polykystiques ou l’endométriose, et même la ménopause précoce, c’est-à-dire avant 40 ans, qui les expose plus tôt aux maladies cardiovasculaires.

Rencontre avec le Dr Benoît Lequeux, cardiologue au CHU de Poitiers et ambassadeur de la fondation Agir pour le coeur des femmes. 

La santé des femmes, grande oubliée de la médecine.

Découvrez notre interview

Les symptômes d’un infarctus chez la femme peuvent être atypiques

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Une statistique est particulièrement frappante : en cas d’accident cardiaque, une femme a deux fois plus de risques de mourir qu’un homme. Comment l’explique-t-on ?

B.L. – Étant donné qu’on fait moins de prévention auprès des femmes, elles sont moins sensibilisées aux risques des maladies cardiovasculaires, et donc consultent moins que les hommes. Cela explique pourquoi, quand une femme subit un accident cardiovasculaire, celui-ci est généralement plus grave. Mais ce ne sont pas les seules explications. Il faut savoir aussi que les signes de l’infarctus chez la femme et chez l’homme ne sont pas forcément les mêmes. Enfin, les femmes sont globalement moins bien suivies après un événement cardiaque, ce qui contribue encore à cette surmortalité.

Vous voulez dire que les symptômes d’une crise cardiaque chez la femme peuvent être différents de ceux des hommes ?

B.L. – Exactement. Mais attention, cela ne veut pas dire qu’elles ne peuvent pas avoir de signes classiques identiques à ceux des hommes. Si une femme ressent une douleur dans la poitrine qui irradie dans la mâchoire et le bras gauche, jusqu’à preuve du contraire, il faut considérer que c’est un infarctus. Mais il peut aussi y avoir des symptômes plus atypiques : des douleurs abdominales, une grande fatigue, des nausées et des vomissements… Et là, ça peut être très complexe. Lorsqu’une femme jeune, qui fume et prend la pilule, a une douleur au niveau du ventre et appelle le Samu, on ne va pas forcément penser immédiatement à un infarctus. C’est pour cela qu’il faut vraiment que nous, en tant que soignants, prenions plus de temps pour écouter et interroger les femmes. 

Ce manque d’écoute contribue-t-il aux retards de diagnostic ?

B.L. – La médecine est devenue très technique, et c’est vrai que l’interrogatoire des patients peut parfois être insuffisant. Mais les choses sont en train de changer avec la féminisation de notre profession. Aujourd’hui, 70 % des médecins sont des femmes. Les mentalités évoluent ce qui, j’espère, permettra de mieux prendre en compte les particularités féminines et de réduire les inégalités. Mais il faut aussi que les femmes consultent davantage : à risque égal, je vois encore deux hommes pour une femme en prévention cardiovasculaire. C’est tout à fait anormal. Je devrais voir autant d’hommes que de femmes, en tout cas à partir de la ménopause.

Vous êtes l’un des ambassadeurs du « Bus du Cœur des Femmes », qui se déplace dans les villes pour sensibiliser et dépister. D’où vient cette initiative ?

B.L. – Elle est née du constat que les femmes consultent moins, justement. Il y a différentes raisons à cela, la précarité financière, le manque de temps. Les femmes s’occupent souvent davantage des autres que d’elles-mêmes, elles prennent soin du mari, des enfants, des parents, elles assument les tâches ménagères et finalement, elles s’oublient. C’est pour ça qu’il est important d’aller à la rencontre des patientes avec cette opération, portée par la fondation Agir pour le cœur des femmes.

Comment ça se déroule ?

B.L. – Le dispositif compte une quinzaine d’étapes par an. Le parcours dure environ une heure quarante et comprend un dépistage cardiologique, gynécologique et même administratif. Nous avons découvert que certaines femmes n’avaient même plus accès à leurs droits de santé. C’est un accompagnement global, complété par un village d’information.

Plus largement, les inégalités en cardiologie ne sont-elles pas le reflet de la façon dont la médecine prend en charge la santé des femmes ?

B.L. – Absolument. Ce qu’on observe en cardiologie vaut pour d’autres spécialités médicales, y compris la gynécologie. Par manque de temps, par charge mentale, beaucoup de femmes n’ont pas de suivi régulier. Et puis, c’est vrai que la médecine a longtemps été un domaine masculin, même si ça évolue comme je vous le disais. Les essais cliniques excluaient souvent les femmes aux symptômes atypiques, d’où un manque de données adaptées. Prenons l’endométriose, qui représente un risque cardiovasculaire désormais reconnu : il faut encore sept ans, en moyenne, pour en poser le diagnostic alors que cette maladie concerne 10 % des femmes.

Pour réduire ces inégalités, par où commencer ?

B.L. – Il faut changer notre regard, évaluer les femmes de la même façon que les hommes. Cela passe par un interrogatoire approfondi pour ne pas ignorer les symptômes atypiques et par une meilleure prévention. Les femmes doivent également penser davantage à elles et prendre le temps de consulter. Beaucoup de facteurs de risque cardiovasculaires sont silencieux. L’hypertension, par exemple, n’entraîne pas de symptômes. Lors du dépistage du Bus du Cœur des femmes, 30 % des patientes avaient une hypertension artérielle qui n’était pas connue. Or c’est la principale cause de mortalité cardiovasculaire, notamment chez la femme.

Toutes les femmes, après la ménopause, devraient consulter un cardiologue ?

B.L. – Pas forcément. Ce qui compte, c’est l’évaluation systématique du risque cardiovasculaire. Cette évaluation peut parfaitement être réalisée par le médecin généraliste à l’aide d’un score de risque, qui présente l’avantage de prendre en compte le genre. Mais si ce risque est élevé, alors oui, une consultation cardiologique s’impose. 

Pour en savoir plus : www.agirpourlecoeurdesfemmes.com

 

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